Les rafales dépassaient allègrement les 35 nœuds et la houle de trois mètres semblait avoir été spécialement commandée pour décourager les plus optimistes.
Micomodore, après plusieurs heures de réflexion stratégique, quelques consultations météo supplémentaires et deux ou trois crises existentielles parfaitement légitimes, prit alors une décision historique :
« Puisqu'il n'y aura pas de course, nous rentrerons hors course ! »
Cette phrase, qui restera sans doute dans les annales de la Course des Îles, fut accueillie avec enthousiasme par les concurrents.
Car chacun savait qu'au bout de la route se trouvait désormais le véritable enjeu de cette édition :
les quarante kilos de langoustines.
Comme un seul homme — ou presque, certains ayant encore du mal à enfiler leur ciré dans le bon sens — près de trente concurrents quittèrent Port-Joinville.
Les dents rayaient les pontons.
Les regards étaient déterminés.
Les estomacs donnaient déjà les consignes de navigation.
Les bateaux s'élancèrent dans une mer qui avait manifestement décidé de montrer ce qu'elle savait faire lorsqu'elle était de mauvaise humeur.
Les rafales hurlaient dans les gréements.
Les vagues soulevaient les étraves avec un enthousiasme excessif.
Certains équipages découvrirent que leur vaisselle était capable de changer de placard toute seule.
Mais rien ne pouvait arrêter une flottille ayant une telle motivation gastronomique.
Pendant ce temps, à terre, le fier Moustache supervisait les opérations.
L'affaire des langoustines étant désormais résolue, notre trésorier national de la Course des Îles retrouvait peu à peu sa sérénité naturelle.
Les témoins rapportent même l'avoir aperçu se lisser la moustache avec une satisfaction toute particulière.
Le genre de satisfaction que l'on éprouve lorsqu'on vient de résoudre un problème logistique que personne ne comprenait vraiment mais que tout le monde jugeait vital.
À mesure que les bateaux rejoignaient l'Herbaudière, une ambiance particulière gagnait les équipages.
Cette sensation unique qui naît lorsque des marins ont survécu à une mer difficile tout en sachant qu'un festin les attend à quai.
L'accueil fut organisé dans l'ancien local du bateau SNSM, aimablement mis à disposition grâce à la complicité du port, du président du club nautique de l'Herbaudière et de quelques bonnes volontés dont il serait impossible d'établir la liste sans oublier quelqu'un.
Et alors...
La magie opéra.
Les langoustines firent leur apparition.
Un silence presque religieux s'abattit sur l'assemblée.
Puis les conversations reprirent.
Fortes.
Animées.
Maritimes.
Parfois légèrement amplifiées par les boissons destinées à faciliter l'analyse technique de la journée.
Les récits de navigation prirent rapidement une ampleur remarquable.
Les 35 nœuds devinrent parfois 40.
Les creux de trois mètres furent occasionnellement mesurés à quatre.
Un concurrent affirma même avoir aperçu une vague suffisamment haute pour voir simultanément Noirmoutier, Yeu et les Açores.
Personne ne le contredit.
L'événement bénéficiait cette année du soutien de la Transquadra, cette mythique course transatlantique réservée aux marins de plus de quarante ans.
Un partenariat parfaitement cohérent.
Car d'un côté, la Transquadra célèbre les navigateurs expérimentés.
De l'autre, la Course des Îles démontre chaque année qu'un marin expérimenté est capable de parcourir des centaines de milles, de gérer une météo difficile, de résoudre une crise logistique majeure et de disserter pendant trois heures sur une langoustine.
Les valeurs étaient donc communes.
Au fil de la soirée, la fatigue laissa place aux rires.
Les équipages refirent la course qui n'avait pas eu lieu.
Les organisateurs racontèrent les problèmes qu'ils avaient réussi à éviter.
Micomodore retrouva enfin une tension artérielle compatible avec la navigation de plaisance.
Et Moustache continua de lisser la moustache avec cette discrète satisfaction des hommes qui savent avoir accompli leur mission.
Le communiqué final résuma parfaitement cette journée :
Course : annulée.
Navigation : sportive.
Langoustines : sauvées.
Concurrents : nourris.
Micomodore : soulagé.
Moustache : glorieux.
Transquadra : dignement représentée.
Acétone : sous contrôle relatif.
Bilan général : un immense succès dont personne ne saurait expliquer précisément l'organisation.
Et c'est probablement à cela que l'on reconnaît une grande édition de la Course des Îles. Pas au nombre de manches courues, mais au fait que, des années plus tard, tout le monde se souviendra encore de l'affaire des quarante kilos de langoustines



