| La bataille de
Chesapeake. Le 5 septembre 1781 au large de la baie de Chesapeake, au large des caps de Virginie l’Amiral comte François Joseph de Grasse remporte contre les amiraux anglais Hood et Graves une bataille navale aux conséquences considérables qui conduisent à l’Indépendance des Etats-Unis.. Au XVIII ième siècle, la France et la Grande Bretagne se sont disputées l’hégémonie des mers et du grand commerce international. De 1688 à 1815, soit 127 années, ce sont en effet pas moins de sept grandes guerres, soit exactement soixante ans de conflits ouverts qui ont opposé, sur tous les océans du monde, ces deux grandes nations atlantiques (1) .Pendant cette période longue, entre les deux pays, la guerre a été de règle et la paix tout au plus une trêve de courte durée pour reprendre souffle. Si la Pax britannica à finalement prévalu sur les mers à l’issue de cette « seconde guerre de cent ans », le combat fut chaud et la guerre d’indépendance des Etats-Unis reste un épisode glorieux pour les marins français. De la guerre de sept ans à la revanche américaine… Après la guerre de sept ans et le désastreux traité de Paris de 1763, la France, par la faute de son imprévoyance maritime, perdait un empire avec ses colonies du Canada et des Indes. Pour Voltaire qui régnait alors sur la république des lettres de Versailles à Potsdam et jusqu’à Saint-Petersbourg : « la France pouvait être heureuse sans Québec »… Les dernières années du règne de Louis XV et le début du règne de Louis XVI furent pourtant dominées par un puissant désir de revanche contre l’Angleterre. La France voulut à toute force une marine et y employa une formidable énergie pendant quinze ans. Un véritable engouement naval s’empara alors du royaume, de ses ministres, de ses architectes et ingénieurs constructeurs de vaisseaux, de ses chantiers, de ses marins, tous désireux de s’instruire pour se hisser à l’égal des anglais, afin de les vaincre. La guerre d’indépendance des Etats- Unis allait fournir l’occasion de cette revanche. (1) - 1688 – 1697, guerre de la Ligue d’Augsbourg (9 ans). - 1702 – 1713, guerre de succession d’Espagne (11 ans). - 1741 – 1748, guerre de succession d’Autriche (7 ans). - 1756 – 1763, guerre de sept ans (7ans). - 1778 – 1783, guerre d’Indépendance des Etats Unis (5 ans). - 1793 – 1802, première coalition contre la Révolution (9 ans). - 1803 – 1815, dernière coalition contre Napoléon (12 ans). De 1778 à 1783, Louis XVI mène une guerre contre l’Angleterre qui aboutit à la victoire des « Insurgents » et à l’indépendance des colonies britanniques d’Amérique du nord à l’exception du Canada. La guerre d’Indépendance des Etats-Unis prend place dans l’Histoire de la rivalité maritime séculaire qui opposa la France et l’Angleterre. Dans ses Fragments sur l’Inde Voltaire avait déjà ricané du « premier coup de canon tiré sous nos climats qui met le feu à toutes les batteries en Amérique et au fond de l’Asie ». Cette guerre, plus encore que la précédente, fut une guerre mondiale. Les théâtres d’opérations, furent l’Europe, les Indes, l’Amérique et les Caraïbes. L’Atlantique, la Méditerranée, la Manche et l’Océan Indien : trois continents et leurs océans… Une guerre qui allait poser de façon plus aigu encore que la précédente, le problème de la protection des communications maritimes, une guerre enfin, où pour la première fois la France obtint temporairement sur l’Angleterre une suprématie navale déterminante pour la victoire finale. Une véritable bataille de l’Atlantique. Rochambeau et le corps expéditionnaire en difficulté. La défaite d’une armée anglaise à Saratoga en 1777 devant les insurgents américains décide la France en février 1778, à entrer en guerre contre l’Angleterre. Pendant les deux premières années du conflits, même si le théâtre d’opération des Amériques n’est jamais délaissé, l’objectif des français avec leurs alliés espagnols est la maîtrise de la Manche afin de débarquer en Angleterre. Malgré bien des combats isolés en Manche et dans les Caraïbes tournant le plus souvent à l’avantage des français, cette stratégie n’obtient pas le résultat escompté. Dans la seconde phase de la guerre de 1781 à 1783, les Français vont chercher et réussir à atteindre la puissance anglaise dans ses possessions lointaines. Le 16 juillet 1781, après une campagne bien menée contre les anglais dans l’archipel des Antilles, l’Amiral François Joseph de Grasse, lieutenant général des armées navales du Roi, à bord de « La Ville de Paris », un vaisseau trois ponts, se trouve à Cap Français, à Saint Domingue (2) à la tête d’une escadre de frégates et de corvettes et surtout de 24 vaisseaux de lignes parmi les plus puissants du monde. Sa mission : escorter vers la France un immense convoi marchand de 160 navires chargés de sucre, de cacao, d’indigo et d’épices, une expédition maritime rassemblant plus de 50000 marins... A 60 ans, ce gentilhomme provençal qui s’impose physiquement à son entourage par sa très haute taille est un marin au sommet de son art. C’est alors qu’il reçoit d’Amérique deux messages alarmants : l’un de Rochambeau, chef du corps expéditionnaire français au nouveau monde à court d’argent et l’autre du général américain Washington en personne qui appelle de façon pressante le secours « de la flotte de Sa Majesté très chrétienne » ! En Virginie où Lafayette isolé résiste encore, la situation militaire semble très gravement compromise car l’escadre anglaise tient la mer, clef des communications dans ce pays sans route. Au nord, à 120 lieux environs, l’escadre française de Barras de Saint Laurent bloquée devant New York où se trouvent Washington et Rochambeau ne peut seule opérer la jonction avec la Fayette. (2) Actuellement Cap Haïtien Un plan audacieux Dans le salon de poupe du vaisseau amiral, sur la table de chêne, penché sur une carte mal renseignée de la mer Caraïbe et des côtes américaines, entouré d’un état major brillant, dont le fameux chef de l’Escadre d’avant garde, le navigateur Antoine de Bougainville (3) , mais seul face à sa responsabilité, de Grasse conçoit alors un plan audacieux… Les instructions de Versailles dont dispose l’Amiral lui laissent une large liberté d’appréciation et d’initiative. Louis XVI se soucie peu de la victoire des rebelles américains, il ne veut que la défaite des anglais, la sécurité du convoi marchand antillais et la préservation de ses précieux vaisseaux. Un seul cas d’intervention en Amérique est prévu : couvrir le repli de l’armée de Rochambeau s’il en fait la demande… Il n’y aura pas de repli ! En un instant, l’Amiral décide de s’engager à fond et, avec l’aide de Dieu, de gagner la bataille. Objectif : déjouer la surveillance des anglais de l’Amiral Rodney qui, en toute logique, l’attendent au nord, entre New York et des Bermudes, sur la route normale des voiliers croisant entre les Antilles et l’Amérique du Nord. Pour cela, cap à l’ouest en se frayant un chemin en pleine saison des cyclones, à travers le triangle du diable (4) , jonché d’épaves de Galions espagnols depuis le XVIème siècle et de hauts fonds malsains. Contourner les Bahamas par le sud en longeant la côte nord de Cuba, puis remonter la côte américaine en rangeant la Floride à bâbord jusqu’à doubler le cap Hatteras pour débarquer secrètement, à l’insu des britanniques, les renforts dans la baie de Chesapeake où tient Lafayette face au général Cornwallis qui s’appuie sur la forteresse de Yorktown à 600 kilomètres au sud de New York... Pour enfin, livrer la bataille à l’heure de son choix. Un itinéraire presque inconnu, qu’aucune flotte de guerre n’avait jamais cartographié, ni emprunté auparavant. Un projet hardi qui oppose à la force des trente vaisseaux et 2400 canons de Rodney la feinte et la surprise.
[3]
Auteur d’un tour du monde sur la « Boudeuse » et « l’Etoile »
et d’une relation de son voyage 1763-1766. |